Fragments autobiographiques 1950-1973

Qu’y avait-il avant le big band ? On m’a assuré que la question n’avait aucun sens. Et les trous noirs, est-ce qu’ils peuvent finir par se remplir ? Ou même déborder ? Encore des questions irrecevables. Et le temps, qu’est-ce que c’est ? Là, un compositeur a quand même peut-être le droit de se poser la question. Non ? Quand certaines musiques donnent en quelques minutes ou même quelques secondes un sentiment d’infini, on n’a pas le droit de se poser des questions ? Einstein aurait-il fourni quelques idées pour y répondre ?

On m’assure que de toute manière ce ne sont pas les bonnes réponses qui importent, mais les bonnes questions. Alors sont-elles bonnes, les questions qui concernent la musique, l’art du temps par excellence ? Si les compositions sont toutes comme des tentatives de réponses, faut-il s’interroger, ou suffit-il d’ouvrir ses oreilles pour passer de bons, ou de meilleurs, moments, sans se demander si c’est la question la plus convenable ?

N’ayant pas obtenu de réponses satisfaisantes, ou au moins apaisantes, j’ai entrepris de relire les agendas où depuis trois-quarts de siècle je notais tantôt les détails de ma vie quotidienne, tantôt des opinions ou des émotions qui l’accompagnaient. Ce temps subjectif a-t-il des rapports avec la tentative d’obtenir un temps sauvé par la musique ? Ou risque-t-on de ne rencontrer que de décourageantes banalités ?

Voyons.

 

1950

Clermont-Ferrand

A quinze ans, les questions essentielles que je me posais concernaient souvent la musique. Par exemple en jouant la valse de l’adieu de Chopin ou la cathédrale engloutie de Debussy pourrais-je produire sur certaines jeunes filles des impressions favorables ? Au mois de mai j’avouais « La nature prime tout…Ah, la musique, la musique, c’est pour moi un opium inoffensif et délicieux ». J’accompagnais au piano le violoncelle de mon père lors d’un récital radiodiffusé sur Radio-Auvergne, et je ramenais d’un été de camping en Corse avec les Éclaireurs des impressions que je tentais de traduire au piano comme si j’étais quelque lointain disciple d’un Déodat de Séverac. Rien de décisif. La musique était un opium, mais je ne risquais rien à la consommer.

1951

A seize ans, c’est Debussy que je reconnais comme « mon auteur préféré actuellement avec Beethoven », et «  je fais de grandes improvisations au piano que je regrette de ne pouvoir noter car c’est trop long et je manque de courage ». 

Je ne regrette plus de n’avoir pu noter ces improvisations, mais je relis avec quelque sympathie des aveux naïfs comme celui-ci : « Je suis plus que jamais amoureux fou de musique. Et amoureux tout court. À celui qui sait entendre, la musique dit qu’il n’y a pas de mort. » Intuition de trouver une musique réussie parce que « hors-temps » ?

Je commence à suivre des cours d’harmonie auprès d’Émile Passani, qui « me juge trop original, mes trouvailles sont parfois excellentes, parfois déplacées », mais qui m’encourage à devenir compositeur, me déclarant le meilleur des élèves du conservatoire qu’il dirige.

« j’ écoute avec « extase » les Nocturnes de Debussy. « Debussy est mon Maître ».

Je suis aujourd’hui étonné de découvrir chez cet adolescent de seize ans un goût qui déjà  lui paraît surprenant lorsqu’il note : « j’ai un goût curieux, que je constate en moi de plus en plus : le goût du mystérieux : écrivains post-classiques, civilisations pré-helléniques, manuscrits coptes, éthiopiens, tombeaux osques, chartes mérovingiennes et commentateurs byzantins. Civilisation carthaginoise. » Cette attirance pour l’érudition préfigure le normalien que j’ai voulu être quatre ans plus tard, mais elle risquait, étant accompagnée d’excellents résultats scolaires, de stériliser toute vocation créatrice.

Cependant un séjour linguistique en Écosse me maintient dans ma vocation musicale, car je note que « J’ai été stupéfait de constater le talent des Écossais pour la musique : chanter une fugue à quatre voix est chose assez courante, et improviser une seconde partie sur un chant est facile pour beaucoup. Tous, ou presque, sont exécutants, et tous absolument aiment la musique. Je suis d’ailleurs très entouré quand je joue du piano. »

Je compose de nombreuses petites pièces pour piano, mais je m’afflige à juste titre de ne pas les trouver assez personnelles.

 

1952

L’année suivante confirme mon attirance pour l’Antiquité, et il m’arrive d’écrire en latin, mais c’est au lycée l’année de philo, et comme pour presque tous les adolescents, c’est une suite de révélations et de nouveaux questionnements plus ou moins oiseux. « Notre situation est de ce genre : « Qu’est-ce que penser ? mais pour poser cette question il a fallu que je pense. Je pense que je pense etc. Que conclure ? » L’existentialisme est une tentation…Mais toujours aucune conclusion.

Ma rédaction d’un journal est peut-être alors une erreur ? «  Pourquoi attribuer à mon existence une valeur telle qu’elle vaille d’être conservée dans ses plus petits détails ? Cela, je l’ai fait dans l’espoir d’une gloire future : mais je mourrai sans doute inutile comme une vieille cellule, injustifié, absurde, « de trop ». Je cherche chez Sophocle, Descartes ou Platon des moyens de lutter contre l’usure du temps, et je ne sais toujours pas ce que c’est que le temps. Passani a beau confier à mon prof de piano que je ferai sûrement un grand compositeur, je suis toujours dans une incertitude générale. La sonate que je suis en train d’écrire ne me plaît guère : « finalement, c’est prétentieux, poussif et incohérent » . En classe de philo, j’ai fait la meilleure dissertation sur la mort, avec 15,5 sur 20, mais cela ne prouve rien.

« Cette année existentialiste, et l’an prochain, marxiste et ainsi de suite…Mais où est mon véritable moi ? Peut-être dans ces réflexions que je suis en train d’écrire. » Musicalement, j’avais eu une minute d’enthousiasme pour Honegger dont la 2ème symphonie me paraissait un chef-d’œuvre. Mes dictées musicales étaient toujours impeccables, et je cumulais les 1ers prix au lycée,  mais était-ce suffisant ? Je fais de la musique de chambre avec mon père et avec ses amis, je compose à tour de bras, mais je suis toujours mécontent de moi. Je recopie à la Bibliothèque «  tout le bouquin de Nicomaque de Gérasa…Quel travail ! j’y ai passé une journée et une partie de la nuit, sans arrêt. », et ensuite Gaudence, Alypius, Bacchius, sans comprendre quel avantage j’en attends, pas plus que de ma courte et inutile velléité d’apprendre l’hébreu.

Je suis toujours dans l’obscurité en ce qui concerne l’essentiel, la musique. Après avoir jubilé à l’écoute du quatuor de Ravel, j’écris : «  La musique est peut-être le plus libre des arts, le moins naturel, le plus humain, car chacun s’y retrouve et sans ce don de soi qui se transpose, sans cette métempsychose animante, il n’y aurait pas d’art. Le morceau de musique ne naît comme autre chose que des sons que pour celui qui fait le chemin vers lui : la musique ne charme pas d’abord, elle accueille (mieux que dans les autres arts, c’est chacun qui se crée le chef-d’oeuvre. » Quelques années plus tard, je corrigerai sévèrement ces positions esthétiques anti-naturelles.

 

1953

hypokhagne

« Puissé-je n’être jamais un homme d’expérience…puissé-je être toujours neuf et mon instruction jamais finie… »

L’hypokhâgne prise au sérieux me fait rejeter les aventures musicales qui compromettraient mes chances de devenir normalien. Finies les leçons de piano, d’harmonie, et tout au plus, pour les nouveaux quatre ou cinq essais de composition, un simple recours  au formalisme de quelques exercices néo-classiques , selon les conseils de Passani.

Des accès d’un inavouable romantisme remplissent parfois ces pages d’agenda, où en lisant Théocrite je m’exclame : « caillots de vie lancés par-delà deux mille ans, je vous ai adorés sans avoir de quoi étancher ma soif de votre fraîcheur ». Et je m’interroge sur l’immoralité de ces enthousiasmes familiers : « Beethoven prônait cyniquement l’égoïsme du génie. Mais je ne suis pas Beethoven…Pourrais-je donner le bois amical de Valéry ou ma dernière sonate pour piano si cela devait soulager la vie d’un crétin misérable ? Qu’est-ce qui est le plus humain, la valeur la plus vraie, du plaisir d’une élite artistique, et de la misère d’un pauvre type ?…ma plume craque sur ce papier. Les secondes passent, absentes, – impersonnelles. Je vis, et je peux couvrir ce reste de page de n’importe quelle bêtise : celle vraiment que je voudrai. Oh! cela, c’est magnifique ! » Il me semble que ces phrases un peu délirantes d’un khâgneux adolescent traduisent une interrogation qui tourne  plus autour du mystère du temps qu’elle n’exprime une inquiétude morale. C’est encore la négation du temps qui transparaît avec quelques courts poèmes en grec ancien que j’invente moi-même, et cela au moment où,  grâce à un professeur qui me prête un journal (ἡ βραδυνή),  je découvre que le grec est une langue encore vivante, donc partiellement hors-temps.

1er février : « La vue des actualités au cinéma m’effraye…ces millions de têtes inhumaines, ces millions d’infinis tous uniques, tout cela écrasé par trois micros et un orateur…Ces stades entiers hurlant leur vie inutile, hurlant dans le puits sans fond ni parois des temps… »

6 février : « J’ai adoré la nature car je la faisais semblable à moi et j’y façonnais passionnément mon miroir ; mais je la hais, et un paysage ne m’intéresse et ne me plaît que si je le compose en un tableau, c’est-à-dire en un objet humain par quoi je domine la brutalité des pierres et des plantes. Je déteste un nuage qui ne reflète pas une passion humaine ; et si une source n’est que de l’eau qui coule, je m’en moque : mais si elle est désir de mes lèvres ou musique à mes oreilles, je l’aime, ou plutôt : je m’y aime. En ce sens on peut dire que la vraie nature n’est pas celle où l’on se promène, mais celle qu’on lit chez les poètes. »

9 février : « Je remarque combien le passé n’est qu’une masse sans orientation, sans gradation : Louis XV ne m’est pas plus proche que Domitien. Tous deux sont des mannequins rangés côte à côte dans une armoire où il me plaît d’aller les chercher. Hier m’est tout aussi étranger qu’avant-hier. Il n’y aurait que le présent qui serait véritablement, si on pouvait à son propos employer le verbe être. En somme, il est impossible de comprendre comment nous vivons dans le temps, car vivre hors du temps est une phrase dénuée de sens, une idée inconcevable. Le temps nous concerne en tant que conscience comme la pression atmosphérique nous concerne en tant que corps : ces deux réalités nous sont toujours présentes et généralement indifférentes. Quant à la relativité d’Einstein, elle ne me semble pas concerner la vie humaine.

20 février : le temps semble s’être arrêté : « Ce soir les rayons du soleil ont caressé, tout purs, un ciel tout bleu, et l’air fut tiède délicieusement. Cette lumière allégeait toute chose, et marcher sur le sol doucement résistant était un plaisir. Le temps s’est arrêté soudain sous cette claire et pâle illumination ; puis le soleil s’est couché. »

Aujourd’hui quand je relis toute cette philosophaillerie je retrouve un peu de l’angoisse dont elle témoigne, et de l’impuissance inévitable à y remédier. De ce fait les crises d’inquiétude dont elle est remplie conservent un sens, et je vais peut-être découvrir dans des pages plus récentes quelque évolution plus favorable pour les interpréter, voire les surmonter ?

L’inquiétude avouée quant au pari de mettre la musique de côté pour avoir les meilleures chances d’être reçu normalien était beaucoup plus guérissable, puisque toute ma vie a été marquée par une coexistence un peu rude mais pacifique entre ma carrière d’enseignant et ma vocation musicale.

17 mars : « La musique ressemble parfois à Socrate ironisant : elle prête sa forme mouvante à mille hypothèses, et semble garder quelque masque où s’abrite la sereine beauté triste et souriante qu’elle contient. Elle apparaît ainsi, de temps en temps, comme une secrète et insaisissable perfection. »

22 septembre : « j’ai rarement lu de remarque aussi profonde que celle-ci à propos de Debussy : Il a su retrouver le son, sous la note » Je ne sais plus qui a écrit ça, peut-être Maurice Emmanuel. »

3 décembre : « Il y a deux métiers vraiment magiques : celui d’acteur et celui de chef d’orchestre. Peut-être faut-il y ajouter la danse (Athikté! Athikté!) ; ce sont les seuls où l’enthousiasme, au sens platonicien, soit réel. »

5 décembre : « Je vois bien ce qu’il en est : si je veux écrire quelque chose de valable, en musique, il faut que je me meurtrisse d’abord ; il faut avoir le courage de s’arracher à son plaisir d’écrire des choses molles et douceâtres, pour s’obliger à travailler. Il ne faut pas écrire pour soi, mais pour les autres, et avoir une audition la plus externe qu’il se peut de ce qu’on écrit. Aussi est-ce un supplice que de composer. Mais, bien sûr, il y a des joies au bout. »

18 décembre : « Comme je suis bête ! Dire que j’ai pu penser que je perdais mon temps par rapport aux études lorsque je faisais de la musique, par rapport à la musique lorsque je faisais du grec ou de la philosophie etc. Comme si je ne faisais pas toujours une seule et même chose, la seule utile et intéressante : moi…Je n’ai jamais rien thésaurisé que moi-même. »

31 décembre : « Très beau mot entendu à la radio : M. Delage demandait à Debussy « Dans quel site avez-vous conçu le Prélude à l’après-midi d’un faune ? », et Debussy de répondre, goguenard, « dans une chambre parisienne, entièrement tapissée de portraits du président Carnot. »

 

1954

Paris, khâgne

2 mai : Parfois, en étude, par-dessus le fatras des bouquins, j’entends sourdre le chant bourdonnant et mélancolique d’un violoncelle… C’est toute mon enfance ; les après-midi où je remontais du jardin en percevant les premiers coups d’aile d’un quatuor à cordes… Et je restais des heures, assis dans le rêve, en plein ciel… Quel bonheur de réentendre ce violoncelle intarissable, alors que je croyais tout tari en moi !

5 mai : Glykeria m’écrit qu’elle adore la nature. Elle ne sait donc pas que la Nature n’existe pas, dès l’instant que Glykeria s’y trouve ! Qu’un paysage est par définition artificiel, puisque ce sont des regards humains qui le composent !..La vraie nature, c’est les terres, les mers, les cieux où il n’y a pas d’homme du tout. Par conséquent ça n’a aucun intérêt. Mais je ne le lui écrirai pas, car si la nature n’est rien, ni belle en soi ni laide en soi, le sentiment de la nature est un beau paradis, lui, un paradis bientôt perdu, comme bien d’autres.

2 juin : … Il faut tuer l’harmonie, toute ou en partie, et la résonance trop « naturelle ». Il faut un art contrapuntique, dynamique, mélodique qui soit le cours d’un fleuve, et non une succession de ponts sur ce fleuve.

30 octobre : Quand j’écoute de la musique je suis meilleur : toute la dispersion qui me fait gaspiller le + riche de mon temps se fixe. Tout ce qui est parasite, confus, s’évanouit, je me purifie dans tous les sens du mot, je me simplifie et au lieu de penser, de vouloir ou d’aimer selon l’air du temps, je recouvre ma vérité, mon sérieux, mon bien-être. Je suis prêt à vivre chez les hommes. Je comprends tout bien mieux. Je me réconcilie.

12 novembre : Cette nuit je me suis presque réveillé gros de larmes en entendant chanter éperdument en moi la phrase hallucinante du quatuor de Ravel :

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avec ses brusques crescendos passionnés et son accompagnement mystérieux de pizzicati. Cette phrase avait un sens que je ne peux retrouver, plus intime que tout. C’est peut-être ce que je connais de plus beau, en musique, et de plus beau tout court.

 

1955

Normale Sup rue d’Ulm

10 février : Peut-être écrirai-je des poèmes que, joints à plusieurs déjà faits, je pourrais réunir sous le titre de chansons : chansons d’un adolescent amoureux de la mer (je descendrai ce soir…) par exemple, chanson d’une pucelle à son réveil (Monologue), etc… Pour exprimer une sorte de multiplicité de vies humaines, revécues par moi. Idée peut-être saugrenue et prétentieuse.

12 février : Les Grecs ne décrivaient guère les paysages : c’est exceptionnel (chez Sophocle, Œdipe à Colone, etc…) mais dans les tragédies grecques il y a presque toujours une esquisse (Philoctète : Lemnos) et elle est toujours merveilleusement significative. Il faut songer que les Grecs avaient présents dans leur mémoire les sites évoqués . Par exemple il suffit dans Oedipe d’évoquer la σχιστή ὁδός (la route divisée) : qui a vu une fois le site extraordinairement grandiose, noble, du carrefour de Laïos n’a pas besoin d’autre chose. Il faut connaître la Grèce pour comprendre les grands tragiques. Les Grecs anciens avaient, j’en suis sûr, un sentiment de la nature aussi vif, passionné, que ceux d’aujourd’hui. La mode n’était pas de l’exprimer (ils avaient mieux à faire, il est vrai.)

Voilà probablement une erreur, car la Grèce est plus essentiellement la patrie de l’humanisme.

11 mai : Des nuances ! Des concessions ! C’est bon pour un médiocre, un critique ou un candidat normalien, mais non pour un poète. L’honnêteté intellectuelle, grande vertu de l’élite des ronds-de-cuir universitaires. J’aime mieux foncer droit dans mon sens, quel qu’il soit. Déraison ? Voire.

10 juin : Il n’y a de vraie musique que lorsque l’on passe l’horizon, et qu’on entend la voix des anges : Sirènes de Debussy, Prélude à l’après-midi d’un Faune, Bach partout ou presque, 40ème symphonie de Mozart, Faisons le dire mensonger de Janequin etc…etc… Il faut franchir la ligne de la terre au ciel, il faut passer l’horizon. En ce moment je n’aime que la musique de plein ciel, et Honegger plutôt que Stravinsky. Pourtant je ne blasphème pas la musique terrestre.

Un des nombreux excès dont l’adolescence est coutumière, et qui sont sans doute provisoirement nécessaires.

18 août : Été voir Passani. Je reprends l’harmonie. Ça va être dur. Il voudrait que je prépare le Conservatoire, et que j’y entre en janvier ! Impossible évidemment.

7 septembre : Analogie de la fin du mouvement « Aux champs » (2ème ?) de la Symphonie fantastique, et de la fin de Nuages de Debussy. Avantage à Berlioz, peut-être : ici, cette soudaine solitude, l’écrasante attente de l’orage sont recréées avec des moyens plus que sobres, et d’une force extraordinaire.

 

1956

4 mars : Beethoven précurseur de la musique concrète : bien souvent, passages de marée sonore soutenue seulement par un rythme profond. Les notes perdent à la fois leur précision et leur cohérence : épaisse pâte bruissante et dynamique.

20 juin : Je frappe sur une immense pomme de pin. Résonne comme un xylophone. J’y entends etc… vent, mécanique inattendue. Modernisme lyrique.

fin novembre : j’ai trouvé un violoncelle (Faure, avec qui je jouais déjà en khâgne) et un violon ou alto (Voltz). Nous allons, en attendant de trouver un autre violoniste, faire du trio. »

1er décembre : J’ai été l’autre jour en compagnie de Devambez faire le tour des réserves de sculpture du Louvre. C’est un dédale extraordinaire, avec des monte-charges, des fragments de fondations de Philippe-Auguste, des salles sombres, etc. On y descend par un escalier secret, qui s’ouvre dans une cloison, et qui n’est autre que celui qu’empruntait Mazarin pour monter chez la reine.

 

1957

D.E.S. d’archéologie

 

11 janvier : Φτάνει η ζωή μου νάναι η ίδια με την αγάπη μου της ζωής. Και πάλι τη μουσική. « Μουσικήν ποίει καὶ ἐργάζου. » (il suffit que ma vie ne fasse qu’un avec mon amour de la vie. Et encore la musique : « sois artiste, et crée »)

Je rédige de plus en plus souvent mes journaux en grec moderne, ou comme ici partiellement ancien si je glisse une citation platonicienne. Est-ce seulement pour les soustraire à d’éventuels regards indiscrets, ou pour ramener le temps à une sorte d’éternel présent ?

13 janvier : « J’aime la volupté, parce qu’elle me fait croire à la multiplicité des vies dans un même homme »

6 février : « Cette après-midi il s’est mis à tomber une pluie si douce, avec des lacs de lumière entre les nuages, qu’on eût dit une neige lumineuse, gris de perle. Alors l’air devient limpide et les horizons nets et purs à l’infini. »

23 février : 3ème concert du Domaine musical (Webern, Maderna, Schönberg). Il va falloir que je fasse le mur en rentrant, car le veilleur de nuit fait grève et la porte sera fermée.

17 mars : « Jusqu’ici la musique danse sur un fil plus ou moins tendu. Elle exprime la fragilité humaine en faisant craindre la rupture de sa ligne. Désormais la musique visera au même résultat par le moyen contraire : elle se brise, se condense en instants pleins de fièvre de vivre, comme les sanglots ou les cris de joie, et lutte pas à pas sur le silence, qu’elle vainc à chaque instant. »

« La musique insensible commence à s’affirmer ; elle ignore tout, elle est si supérieure, et si infiniment plus vaste, que les plus grandes douleurs s’y perdent comme une pierre dans le ciel. En ce moment je m’y suis absorbé et ne souffre plus : je participe à la souffrance. Je n’ai plus conscience que de tout. C’est une naissance de la joie. Dans quelques minutes je croirai à nouveau, avant de re-souffrir si l’éternité ne dure pas. »

octobre : il peut bien y avoir un théâtre sans intrigue et une musique sans thème ni mélodie, comme il y a une peinture sans sujets, qui n’est pas toujours si abstraite.

Toujours la musique, la nature, le temps, confusément associés ou dissociés. Et des rapports humains divers et intenses, mais qu’il n’est pas nécessaire d’évoquer ici, même si le divorce de P. Henry et de P. Schaeffer y a une place.

 

1958

GRM, Agrégation de lettres

 

22 janvier : « Dans la nuit du 7 au 8 octobre 1760, à minuit, Diderot revenait chez lui, et le ciel fondait en eau. Il vit au coin d’une porte, rue des Boucheries (près du carrefour de l’Odéon, sur l’actuel Bd St-Germain) des amants qui « se disaient des douceurs de fort près » (Lettre à Sophie p.132). Ces deux amants me déchirent je ne sais pourquoi. Peut-être ce déluge nocturne vient-il déjà les noyer dans le passé. L’eau et le souvenir. C’est moi qui donne leur importance poétique à ceux qui n’ont fait que heurter les regards du brave Diderot. Le passé n’est touchant que s’il est anonyme. Diderot m’est un ami familier ; ces deux amants me sont plus proches que lui, et surtout que moi-même. Ils sont moi hors du temps. »

Aujourd’hui je ne sais pas davantage pourquoi, même si cette anecdote me trouble encore un peu. Est-ce à cause des images anachroniques du cinéma d’il y a un siècle et de ses pavés mouillés ?

Mes débuts de musicien « concret » :

26 février : J’aimerais tripoter les microsons, le chant infinitésimal. Capter la voix des molécules, aux sources du monde. Ambition poétique pour l’instant plus que musicale.

3 mars : « je me souviens que dès mon plus jeune âge (6-7 ans) je n’entendais pas crisser une chaise sans dire la note qu’elle donnait (note complexe !). Qu’il est facile de se trouver le passé dont on a besoin ! J’ai fait justement une « dictée » d’objets sonores chez Schaeffer cette après-midi. »

4 mars : La musique crée une sensibilité, mais elle ne l’exprime pas, que cette sensibilité soit celle d’un peuple, d’une époque ou, provisoirement, d’un seul homme.

– Une œuvre musicale est essentiellement un rapport privilégié entre un temps autonome, intrinsèque, et un temps vécu. Sans ce rapport la musique reste une virtualité. Elle ne doit donc pas coïncider avec le temps humain quotidien, ni rester fermée sur elle-même comme un objet. Elle doit avoir une vertu propre de dilatation extrême du temps, l’anéantissant comme les rêves anéantissent la durée de la nuit.

Un passage que je lis aujourd’hui comme déjà proche de mes intuitions favorites. Illusions tenaces ou vérités approximatives ? Mais y a-t-il vraiment un temps autonome ?

Le besoin que la poésie ne satisfait plus guère aujourd’hui s’assouvit en revanche largement et aisément par le cinéma d’abord, la musique et la danse ensuite. Nos contemporains veulent voir, se laisser prendre dans une durée où ils sont passifs. Lire, regarder un tableau, tourner autour d’une statue, {écouter}, demandent de l’amateur un effort, une affirmation personnelle, un choix, une véritable recréation de l’objet d’art.

5 août : « C’est le naturel qui est divin. Le surnaturel est une chétive invention humaine. »

5 novembre : Xenakis m’a dit : « la musique est ce qu’est l’homme qui l’a écrite, bonne s’il est bon, tragique ou dramatique s’il est comme cela lui aussi. »

Il réagissait avec agacement à une remarque imprudente que j’avais faite sur une de ses œuvres comme Diamorphoses.

18 décembre : C’est parce que je suis panthéiste que je ne suis touché que par les arts du mouvement : musique, cinéma. Le théâtre et la poésie, c’est autre chose, cela n’existe que par épisodes, et il faut se prêter à tout venant si on veut jouer le jeu. Je n’aime pas ça. La musique m’attend et m’accueille toujours ; la poésie peut se refuser ; et pour les arts immobiles, il faut que ce soit moi qui fasse tout le travail, il faut tourner autour des statues, tourner autour des monuments, il faut les apprivoiser pour les faire parler, et s’ils se taisent je reste seul.

 

 

1959

Conservatoire, Messiaen

 

25 janvier : Je veux écrire une musique comme la mer, comme le chant des animaux nocturnes, comme le crépitement du feu, comme le bruit d’un jet d’eau : inquiète, nombreuse, palpitante, éternelle, immense, άσβεστος. (inextinguible) Aux sources : le chant des grenouilles, la gaïda grecque, la guimbarde balinaise, l’eau.

Cette imagerie correspond à certaines de mes œuvres postérieures, mais s’éloigne apparemment de l’idéal de l’instant infini auquel j’aimerais accorder la première place. Elle illustre plutôt la possible richesse d’un temps musical parallèle à celui du vécu.

21 février :  Concert banal, avec ces éternelles pièces sérielles pour piano ; j’ai horreur de cette écriture pour piano, toujours grisâtre, avec ses oppositions de tempi très intellectuelles, sa virtuosité inefficace, sa pauvreté de timbres.

Rupture décisive avec ce que j’avais pendant quelques mois considéré comme l’expression la plus authentique d’une modernité esthétique.

 

1960

Sous-lieutenant

 

20 avril : Dis-moi ton nom, toi que j’aime depuis toujours et que je passerai ma vie à rechercher… es-tu musique ? Je veux passionnément depuis toujours quelque chose, et je n’arrive à l’entrevoir qu’en essayant de lui donner vie, en la créant.

5 mai : Je suis fou de Monteverdi, et je pleure presque à tout coup en écoutant le Grand Ricercare à six voix de l’Offrande Musicale. Comment concilier ces deux passions ? J’ai l’obscur sentiment qu’il n’y a pas vraiment de contradiction entre la musique écrite d’un Bach et la musique entendue (et clamée) de Monteverdi, mais je suis encore tout à fait incapable de dire où peut se trouver l’unité ; lorsque je le saurai, il est probable que j’aurai définitivement pris conscience de moi.

22 mai : …Je comprends qu’Orphée ait perdu Eurydice après l’avoir possédée et après avoir obtenu toutes les faveurs qu’un homme puisse souhaiter : Eurydice n’a jamais aimé Orphée comme il fallait qu’elle l’aimât. Puissé-je jouer un jour ainsi de la lyre et mourir déchiré, solitaire, et accordé au rythme des flots et du monde !

Quel romantisme naïf et passablement démodé !

6 juin : Intuition d’une certaine façon de parler de la nature ni romantique ni réaliste ni quoi que ce soit de connu. Je songe aux bois de Ténérife. Sentiment de solitude totale dans la nature et de discernement analytique intense : la pensée est laissée seule à elle-même, sans référence humaine autre que soi. Angoisse. Seul Vigny peut-être a eu cette intuition. Nature ni belle ni laide de Ténérife. La beauté des paysages est une illusion bourgeoise visant à « avoir » la nature, faute de savoir y être.

25 décembre : Il ne me reste une fois de plus que moi, et le vide familier que je conjure comme toujours par la musique, tant bien que mal. Et toutes les souffrances de l’Algérie, comme s’il n’y avait pas assez des miennes. Et toute l’absurdité inhumaine de cette vie militaire ; et la grossièreté, la bêtise, la haine autour de moi ; même leur façon d’être parfois aimables, bons, généreux, est trop différente de la mienne pour que j’y trouve un suffisant réconfort.

Les débuts des deux années que j’allais passer en Algérie n’ont offert aucune réponse aux interrogations fondamentales, et elles allaient malheureusement en susciter d’autres…

 

1961

Oran

3 février : …J’ai commencé une série d’études pour orchestre auxquelles je compte travailler pendant tout mon service militaire, et que j’écris en hommage à mon père.

4 février :  Je reçois une lettre de Xenakis, et les commentaires cursifs qu’il a appliqués à mon article sur le « réalisme en musique ». Toujours cette intelligence hautaine et cette abstraction passionnée où il est si difficile de le suivre, avec une faculté inattendue à être sensible à la poésie, et à être poète de mots et non seulement de sons. Il est certain qu’il me précède de fort loin sur une route où les dualismes sur lesquels est bâtie notre civilisation sont bien oubliés (esprit et matière, perception et abstraction, bien et mal, beau et laid). Je n’ai encore qu’une idée confuse de ce que va devenir une pensée humaine fondée sur cette sorte de monisme en prise immédiate sur le monde.

Il me rappelle que le « signal est objet, être ; l’opération est ce qu’on en fait ». Cela est fort proche d’une idée que j’avais eue cet été, et que j’ai abandonnée depuis, effrayé par sa difficulté et son é-normité : écrire (ou mieux façonner dans l’espace) une partition où 1) chaque signe soit susceptible de plusieurs interprétations (colorée, musicale, poétique, chorégraphique, etc…) 2) la « partition » soit en elle-même une œuvre plastique, chacune de ces visions étant suffisamment harmonieuse pour exister comme un être esthétique, et chacune trahissant une parenté d’origine et d’organisation avec chaque autre. Pour cela il me faudrait accomplir sur les points communs entre les fondements de la musique, de la sculpture, de la peinture, etc… une étude de base dont la difficulté me paraît excéder mes capacités et peut-être toute vie humaine.

Xenakis parle comme Pascal, dont il a le physique de loup. La poésie du cerveau le fascine et l’épouvante. Une sorte de Valéry dont la recherche de l’abstraction et des mystères du cerveau (du monde) procéderait d’un paroxysme de passion. Xenakis n’étant pas français, la passion n’est pas forcément quelque chose d’opaque et de confus, peut-être, pour lui.

15 février : Départ pour Reggane sur un Nord-Atlas, l’avion à double queue. Reggane, cité d’aluminium climatisée sur le sable rouge… Silence immense, après les 4 heures de vacarme dans ma tôle volante. Silence intemporel. Néant de la nuit sur le désert, aux lueurs du néon tout le long des pistes en béton ou des routes d’asphalte qui commencent n’importe où et ne mènent nulle part. Dieu ou rien. Rentré seul dans ma chambre moelleuse et multicolore, aux doubles fenêtres avec moustiquaire, aux parois d’isorel, je dois frotter doucement mes mains de temps à autre pour que ma tête n’éclate pas de silence.

C’est seulement dans une cabine insonorisée que j’avais déjà éprouvé cette inquiétante force du silence total. Dans le désert aussi il ne laisse plus détecter que les infimes bruits de nos muscles ou de notre souffle.

 

(En permission à Paris)

12 avril : Je vais au studio. J’écoute Pli selon Pli de Boulez. Les 2 derniers tiers sont d’une extraordinaire beauté, jubilatoires et débordants de vie. J’aimerais avoir fait cela. J’erre dans le studio,  A 18h30 je vois Xenakis qui part demain matin. Il me fait entendre la nouvelle version d’Analogique A + B, plus contrastée que l’autre. Je lui fais observer qu’ainsi l’œuvre tend à être plus un discours, un langage, et moins un échantillon.

13 avril : Le matin à 9h je vais saluer Messiaen enroué à la suite d’une visite de grotte préhistorique. Nous parlons de Chronochromie, que j’ai entendu chez Philippe, et de Pli selon pli de Boulez. Je travaille au studio pour vérifier les copies utilisables de Prélude et Volumes, pour les disques. Je téléphone à Pierre Henry pour aller visiter son studio cette après-midi.

 

(de retour à Oran)

23 mai : Le soir j’écoute avec une oreille « concrète » les concerts de casseroles, sifflets, plastic etc. à travers toute la ville européenne… La musique n’est pas une religion pour moi, mais Dieu est musique. Celle-ci est partout, il n’y a qu’à se baisser pour en prendre ; ouvrons nos oreilles d’abord, nos partitions ensuite.

24 juin : …Il n’y a pas plus de progrès en musique qu’en aucune des autres activités humaines, mais comme dans l’univers entier, une constante extension. Au début était un son (la Bible l’appelle la parole de Dieu je crois), une simple vibration élémentaire ; aujourd’hui il est devenu polyrythmie, poly-harmonies, trajectoires, espaces sonores etc…

sans date : Ο κόσμος δεν είναι παρά το ορατό ανάλογο  της μουσικής. (le monde n’est que l’analogue visible de la musique)

romantique rêverie, probablement…exprimée en grec pour la conserver plus secrète.

 

1962

retour à la vie civile

 

18 janvier : Beaucoup de choses en musique sont nées de l’influence du monde visible : en particulier de la notation. …mais la durée n’est absolument pas homogène comme l’espace.

février, mars, (à propos de la Peau du silence)  : Mon imitation de la nature se fait au rebours de tout ce qui se pratiquait en musique. Jadis on évoquait la nature avec d’autres sons ; moi, je reprends les schémas naturels sans les évoquer du tout, (voire même les sons sans leur sens naturel)… il s’agit d’abstraire d’une réalité sonore une forme musicale latente, et en allant généralement assez loin du modèle… La musique existe dans le monde. Notre don est de la donner à entendre.

6 avril : L’imitation par la musique des inflexions de la parole, de son articulation et de son rythme n’est pas une idée nouvelle. (récitatifs etc.) Ce qui est nouveau, c’est le parti-pris d’abstraire ces merveilleuses modulations humaines de leur signification, d’en faire un modèle en-dehors de toute intention dramatique ou symbolique.

4 juin : …rapport avec les doctrines de Maurice Scève et autres de microcosme et macrocosme : l’œuvre d’art est toujours un résumé du monde conçu sous un de ses aspects particuliers.

9 juillet : Si j’écris de la musique, c’est pour éviter d’écrire des mots. Pourquoi écrire à propos de la musique, alors ? Je ne me dissimule pas que c’est là pure vanité, et que les lois esthétiques ne se formulent pas en-dehors des œuvres où elles s’incarnent, et dont le propre en tant qu’œuvres d’art est justement d’être une synthèse de connaissance et d’action : des objets.

…l’art est une imitation de la nature, non pas dans ses résultats, mais dans son mode d’opération. Dieu n’était pas un technicien, mais un artiste. Et voilà qu’on retrouve la vraie justification du naturalisme en musique : l’étude du monde sonore n’est que l’indispensable propédeutique à la recréation d’un monde sonore. Comme Antée au contact de la Terre mère, le musicien reprend force au contact des sons.

Optimisme touchant…

6 août : ce qui distingue la beauté de la vérité, bien que ce soit au fond une seule et même chose, c’est le fait que la beauté introduise dès son apparition un degré nouveau de vérité, une réalité nouvelle, qui réclamera la création d’une nouvelle beauté pour être retraduite, et ainsi de suite. Cette expansion du patrimoine et de la création artistiques coïncide peut-être avec le mouvement même de l’activité consciente de l’homme, et permet peut-être seule à l’humanité de poursuivre sa route ; car si la beauté ne créait pas de réalité nouvelle, elle réussirait à arrêter le temps, en s’affirmant comme une synthèse définitive de l’avoir et de l’être : l’œuvre étant en même temps la chose, le geste, et le créateur.

Il n’existe que l’Un. Le rôle de l’art est de rendre sensible cette unité de l’être, au delà des différences apparentes et des fausses oppositions. La Beauté n’est que la vérité sensible.

 

1963

 

18 septembre : voir ce que donnerait une transcription non plus d’un phonème par un objet sonore, mais par toute une cellule (reflétant elle-même la micro-vie du phonème), et alors quitter l’équivalence du tempo pour utiliser un microscope sonore. Faire analyser au Visible speech (le spectrographe) un poème à transcrire.

notes : Le rythme musical n’est pas né des battements du cœur, ni du souffle ni de la marche. Cela engendre tout au plus des balbutiements monotones. C’est du langage parlé, aux durées et aux accents infiniment complexes, que naît le rythme véritable, riche et vivant. Les rythmiciens grecs étaient des grammairiens. J’ai retrouvé cette antique vérité avec mon imitation du langage par l’orchestre.

18 novembre : j’ai été chez Messiaen… Depuis son remariage, il a bien repris du poil de la bête ; il loge maintenant dans l’appartement d’Yvonne Loriod, tout remis à neuf. Il a tapissé son bureau de la couleur pourpre qu’il préfère, et qui est, paraît-il, celle du signe du Zodiaque sous lequel il est né (le Sagittaire). Nous avons regardé longuement ensemble sa partition (Sept haï-Kaï) et j’ai écrit là-dessus un article qui paraîtra dans le Mercure du mois prochain.

 

1964

 

4 avril : La révolution sérielle était une simple révolution de palais à l’intérieur de la tradition (cf. Schönberg). La 2ème révolution, provoquée par les musiques électro-acoustiques, est autrement profonde et significative : retour à la nature, et dépassement de la musique-langage.

23 juin : Je dînais hier soir chez Ivry Gitlis, où j’ai fait connaissance avec Tasso Janopoulo. Je lui ai parlé grec, et lui ai rappelé son passage avec Jacques Thibault à Montluçon. C’est un homme charmant.

notes : Dans l’analyse d’un modèle sonore : le point de vue …le mien dans Sterna de La peau du silence (« Poème ») était mixte : phonético-sériel puisque j’admettais des séries a b c d telles que b est influencé par a et c, c par b et d etc. Dans le son d’une voix, point de vue trop physique. Finalement il est essentiel d’analyser le modèle en fonction d’idées musicales. Le balancier doit revenir : faire de la musique en fonction d’un modèle, c’est nécessairement analyser un modèle en fonction d’une pensée musicale (non d’un système si possible). Schaeffer a échoué faute d’un choix pertinent de point de vue : l’objet musical ne se définit que par rapport à la musique. Les problèmes esthétiques sont fondamentaux et non secondaires.

C’est ce point qui m’a conduit à abandonner le GRM, où Schaeffer prétendait définir des objets musicaux avant toute intégration dans une création musicale, comme si leur définition relevait d’une phonétique « objective », et non d’une phonologie fonctionnelle.

 

1965

10 mai : tous les vrais problèmes posés et résolus par la phrase de Spinoza Ordo et connexio rerum est idem atque ordo et connexio idearum. (l’ordre et les rapports des choses ne font qu’un avec l’ordre et les rapports des idées). Les mathématiques, la musique, l’art, la science, la mystique, tout est là.  

 

1966

 

6 janvier : Le langage a, parmi tous les sons qui nous environnent, une place de choix. C’est lui qu’il faut assimiler, pour le dépasser. L’homme d’aujourd’hui entend quelques jours par an les sons « naturels ». Tout le reste du temps est envahi par les bruits humains : sons mécaniques, langage et musique.  

7 janvier : contradiction chez Xenakis entre l’idée que l’Occident a abandonné les structures hors-temps en créant la polyphonie. Apparemment c’est plutôt le contraire. Danger de cette doctrine « scientifique » : méconnaît la psychologie et le rôle de la musique : idéalisme abstrait et non matérialisme dialectique. La musique est-elle un fait humain ou une théorie-outil de connaissance ? Probablement les deux à la fois. 

24 février : Grammaire génératrice (cf. N.Chomsky) : lois communes à une phonologie de l’objet musical et à la musique.

13 mai : La musique contemporaine retourne à la mélodie (Messiaen par exemple), mais une mélodie dont les « notes » sont des complexes de timbres et de densités. La linguistique est donc d’autant plus justifiée comme modèle .

Ces leçons du structuralisme ont beaucoup enrichi les méthodes d’analyse musicale, mais en confirmant une exclusivité du modèle linguistique en musique, au détriment d’autres perspectives liées au monde naturel.

 

1967

 

28 février : Thèse sur poésie et musique ?  thèmes :  Prosodie, Poésie inspirée par musique (cf. Verlaine Art poétique) Mallarmé Coup de dés  Ars nova formes complexes  Courville etc. vers mesurés  Lully Quinault  chansons (Apollinaire etc.   Problème de trouver un point de vue directeur.   Se limiter à la poésie du Parnasse à 1918, peut-être. •vers libéré •art poétique de Verlaine • vers libre •le Coup de dés de Mallarmé • chansons   A la même époque, libération wagnérienne (chromatisme, thématique) et leitmotiv : « langage » musical. Libération russe et debussyste (rythme, timbre). ambigüité tonale (Fauré) Langage et musique. idées directrices : pour la 1ère fois (depuis longtemps) la poésie tourne le dos à la plastique (visuelle) pour l’ouïe, en liaison avec la vie profonde.  imprécision verlainienne = dépassement du langage (inverse du leit-motiv)

Ce projet de me soumettre au rituel d’une thèse de doctorat d’état, et en y consacrant la dizaine d’années habituelle, ne me convenait qu’à regret. Heureusement, la possible prise en compte, l’année suivante, d’un doctorat sur travaux m’a largement exempté de cette lourde épreuve.

12 mars : Xenakis intéressé par la magie, l’arithmosophie etc. La raison placée comme moteur par lui, mais avec tout le reste autour.

5 décembre : Il y a un degré zéro de la musique (nature sonore). Penser, c’est abstraire. Mon œuvre montrera la naissance de la pensée. 

7 décembre : linguistique musicale : les systèmes d’opposition n’ont pas à avoir de valeur explicative, cognitive, scientifique, mais d’hypothèse créatrice, esthétique, arbitraire.

 

 

1968

(prof au lycée Louis-le-Grand)

 

10 mars : Ne pas exprimer par des sons, mais trouver la pensée qui est dans les sons (en réalité, va-et-vient) 

3 avril : Ne pas du tout tomber dans le piège des sons manipulés pour mon Rituel d’oubli. écriture orchestrale : réponses serrées aux stimuli de la nature.

14 novembre : Idée d’un jeu musical (titre « à vous de jouer ») consistant à faire faire la musique par le public en lui distribuant, selon une géographie précise, des appeaux. Avec soit moi sur scène soit un chef, soit un projecteur mobile. 8 à 15′, enregistrer et faire repasser toutes les minutes (2 magnétos)

La crise de mai 68 a eu au moins l’intérêt de rappeler que parmi les activités humaines, toute création artistique relève d’un besoin naturel, qui est celui du jeu. Mes Répliques tentaient de le faire admettre, avec quelque maladresse.

 

1969

 

30 janvier : La musique doit éclater, ses limites doivent éclater. Mais que ce ne soit pas par dilution. Il faut sauver ce que l’œuvre a de dur et en même temps l’ouvrir. Qu’elle reste une œuvre, mais non plus comme une pointe d’épée, mais comme une pluie de feu.

Plutôt une rêverie qu’un programme…

30 mars : Guillaume Villoteau (1759-1839) « Recherches sur l’analogie de la musique avec les arts qui ont pour objet l’imitation du langage » 2 vol. 1807

Intéressante prise de conscience de la puissance du modèle linguistique pour toute la musique classique européenne, au moins depuis la Renaissance.   

4 mai : Ce qui fait que l’œuvre d’art (musicale en particulier) n’est pas un langage, c’est qu’elle n’est pas construite pièce par pièce selon des lois syntactiques, mais, dans la mesure où elle crée réellement, donnée d’emblée comme un tout au delà de ses éléments.

1er décembre : moyens de brouiller les hauteurs : appoggiatures multipliées, gruppetti, trilles, batteries. gammes et arpèges rapides, canards, tessitures extrêmes, clusters…

 

1970

 

20 février : Divorce croissant entre le concert, de plus en plus voué à l’improvisation, à la cérémonie collective, et le disque, en diffusion croissante et figé dans une perfection (?) stable.

19 mars : L’art éphémère sous toutes ses formes (théâtre à la Artaud, arts plastiques, improvisations) en opposition avec l’art-science de Xenakis qui, lui, est lié à l’idée de progrès, de cumul. 

30 mai :  Discussion au téléphone avec Iannis « Faire de la musique, c’est comme faire une montre » ; moi je lui dis que c’est tout de même plutôt comme faire un enfant…

21 décembre : Le structuralisme est la meilleure voie d’analyse musicale depuis que les œuvres (sérielles et autres) ont cessé de se référer à un code (un « langage ») préétabli tel que le code tonal. Dès lors il faut chercher dans le cadre même de l’œuvre, et non en-dehors, ou antérieurement, les lois de l’œuvre, qui tendent à être autonomes (en principe). Mais la langue étant une convention de signes, cette musique non-conventionnelle est de moins en moins linguistique depuis l’abolition du système tonal. La « langue » (système, lié à une culture) et la parole (les œuvres ou les non-œuvres) se séparent de plus en plus.

Malheureusement la nostalgie d’un langage commun a conduit à tenter d’un recréer un avec chaque œuvre, ce qui s’avère inefficace, et a largement disqualifié la modernité extrême, en restaurant plutôt les pires conventions.

22 décembre : Cyrano de Bergerac invente un peuple parlant en musique : symbole d’une communication non-rationnelle et reconnaissance d’une pensée véritable au delà du langage. Voir possibilité d’utiliser un modèle « moléculaire » pour les éléments variants et invariants de l’objet musical : radicaux de liaison (Pour éviter le schématisme des paramètres parallèles) Pas de paramètres en musique parce que A peut toujours être à la fois >B et <B selon le contexte, ou, ce qui revient au même, parce qu’on ne peut définir ni A ni B en-dehors d’un contexte, qui est autre chose qu’un ensemble.

 

1972

Sud-est asiatique

 

22 février : Toutes les réponses de l’humanité se ramènent à quelques types :

  1. il y a un ordre, il faut trouver la mesure, l’harmonie (Grèce, Chine)
  2. la vraie vie est ailleurs (Egypte, Christ…)
  3. tout ceci n’est qu’une pénible illusion, qu’on peut détruire en détruisant le désir. (Inde ou peut-être bouddhisme seulement)
  4. l’homme peut faire un paradis sur terre (communisme, scientisme)       

Ces quatre réponses se ramènent elles-mêmes à deux : acceptation (1,4) ou refus (2,3) des valeurs terrestres. … Pour la réponse 1, l’ordre est spirituel en Grèce, politique à Rome, hiérarchique dans l’ancienne Chine. Pour la réponse 2, l’ailleurs peut être en-deçà (magie, zoolatries) ou au delà (judaïsme, christianisme, Islam) Le christianisme a assimilé 1 et 2 et a inventé l’Église comme cité terrestre et céleste.

16 mai : contact avec nature seule voie pour ignorer toute tradition. Renvoie dos à dos néo-classicisme et « langages d’avant-garde », an-historicisme (qui rejoint une vocation essentielle de la musique d’être soit hors-temps – pure logique – soit temps sauvé), à l’opposé de l’idée sérielle qui consiste à créer une grille originale pour découper autrement le continuum, avec chaque œuvre . A l’opposé de l’idée humaniste de langage, de message. A l’opposé peut-être aussi de l’idée mystique ou religieuse de célébration. Fidélité à une fonction biologique (animaux, hommes), synthèse entre conscience et instinct par le geste.

 

1973

 

22 janvier : En art pas d’histoire au sens de progrès : tout est connu depuis toujours. On puise là-dedans au fur et à mesure des besoins (Monteverdi invente l’orchestre, puis on l’oublie)

16 mars : La technologie est fille bâtarde de l’esprit scientifique. L’Art ennemi de l’efficacité (aimer les formes, donc ne pas les transformer utilitairement) donc un art-science est impossible, malgré l’utopie de Xenakis).

En ces plus de vingt ans de spéculations diverses, il me semble que je n’ai pas rencontré de réponses claires à la question permanente : pourquoi la musique a -t-elle le précieux privilège de pouvoir parfois si radicalement changer le temps vécu  qu’on le perçoit comme illimité ? Mais est-ce au moins une bonne question ?